Youssou Ndour"Dakar-Kingston"
Sortie le 08 Mars avec un "Youssou Ndour"qui fait son Reggae...
C’est depuis Dakar, avec de très nombreuses incursions dans le monde occidental, que Youssou Ndour mène sa géopolitique de la musique.
La stratégie est d’abord panafricaine. « Ce que nous partageons, nous, Africains, est plus important que ce que l'on ne partage pas », répète à l’envie ce garçon élégant et quinquagénaire, grandi dans la Médina de Dakar. Unir le continent noir est une priorité de longue date, et la clé (avec l’amour, la fête et les opinions) de trente sept ans de pratique professionnelle de la musique. Obligatoirement, ce parcours devait déboucher sur une expression musicale devenue universelle, le reggae, né en Jamaïque dans les années 1960.
Homme de medias et de combats citoyens – de l’effacement de la dette africaine à la lutte contre le fléau du paludisme -, Youssou Ndour connaît la portée politique du reggae, un genre directement lié au rastafarisme, dont la figure dominante fut Haïle Selassie, le Ras Tafari, empereur noir de l’Ethiopie.
Religion, mouvement de pensée et mode de vie, le rastafarisme a été imaginé trente ans avant les premiers sound-systems par deux transfuges jamaïcains aux Etats-Unis, l’idéologue de la beauté et de la révolte noire, Marcus Garvey, et le prêcheur Leonard Percival Howell, un ancien marin revenu de Harlem pour cultiver la terre des mornes caribéens.
« Du Brésil à l’Australie et même à Bombay/ les Africains, Indiens et Portugais,/ ils aiment le one-drop dans le roots reggae… », chante aujourd’hui Youssou Ndour. Puis, dans Marley, en hommage à Bob Marley, poursuivant : « In the market, his music played all day. Marley was a young man who floated away. He showed the word the route of reggae/One love, No woman no cry ». Avec ce texte écrit par Yussuf Islam (ex- Cat Stevens), Youssou Ndour fait allégeance au genre, sans pourtant prétendre y appartenir, car sa démarche n’est pas celle des créateurs du reggae africain - l’Ivoirien Alpha Blondy, le sud-africain Lucky Dube, mort par balles en 2007, et leurs héritiers, tel Tiken Jah Fakoli, réfugié au Mali en 2003 pour échapper à la violence de la guerre civile en Côte d’Ivoire. Eux, on créé une radicalité politique en plongeant aux sources.
Youssou, quant à lui, avait touché du doigt les ailes du reggae, notamment dans Joko, From Village to the town, album paru en 2000 où comparaissait l’un des membres de The Fugees, Wyclef Jean, afro-américain d’origine haïtienne. Car Youssou Ndour n’a pas que l’unité africaine en tête, il a aussi l’envie de démêler les fils de la diaspora noire. En 1992, il fait alliance avec le cinéaste Spike Lee, qui publie l’album Eyes Open, sur son label 4 Acre and A Mule (le lot concédé aux esclaves affranchis). Il arbore alors un bonnet de laine, le bonnet « wooy », du nom d'une chanson dédiée aux enfants africains, vite estampillés d’un X, comme Malcom X, mais aussi comme Xippi, son studio d'enregistrement dakarois. En 2007, il rejoua la tragédie de la traite négrière dans le rôle de l'esclave-poète Olaudah Equiano pour Amazing Grace, le film du Britannique Michael Apted.
Un concert de « You », ça bouge, ça danse, par stades entiers. C’est Dakar la nuit, c’est Dakar métropole du rythme pulsé. Le mbalax, rythme wolof, l’ethnie majoritaire, c’est un art de « faire le ventilateur » en tournant du popotin. C’est aussi celui de la transe et de l’émotion. C’est ainsi que commence l’histoire du jeune Youssou, gamin à la voix d’or. Né en octobre 1959, le fils d’Elimane, ouvrier, et de Ndeye Sokhna Mboup, griotte, entre dans la carrière à l’âge de treize ans (après deux ans de théâtre de quartier), par un miracle. En 1972, Papa Samba Diop, dit Mba, leader du Star Diazz de Saint Louis, meurt et Youssou chante une chanson hommage qu’il vient de composer au stade de Saint-Louis du Sénégal. « Tout le monde pleurait encore, moi, j'ai donné de la joie, j'ai vibré. Mba, c'était comme une étoile qui partait ». A la fin, il est porté en triomphe.
Le gamin va à la plage de Soumbédioune de Dakar cueillir les takgaal, petits poissons à ventouse, pour les griller sur place. Au petit matin, il respire les senteurs de la pâtisserie de la Médina, et il est déjà embarqué dans la vie du spectacle, et à jamais fidèle. En 1990, sort l’un des plus beaux albums de Youssou Ndour, Set, qui contient Medina, une chanson élégiaque, nostalgique et pure, avec un jeu de trompette dépouillé, presque moyen-oriental. Chaque jour, il entend le son de la prière du muezzin, et certains soirs, la voix de l’idole égyptienne Oum Kalsoum.
En 2003, il fait de son appartenance à la confrérie soufie mouride un album, Egypt, avec l’aide d’un grand orchestre égyptien et de son chef Fathi Salama. Deux ans plus tard, cet hymne à l'islam tolérant enregistré au Caire gagne un Grammy Award américain, malgré le choc irakien. Le titre Shukran Bamba est un fervent remerciement à Cheikh Amadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride : « Tu m'as appris le pardon et la compassion, le rejet de la violence et de l'arrogance. » Parole de reggae man.
Pas plus que celui des musiciens jamaïcains embauchés pour Dakar-Kingston, le son du Moyen-Orient n’avait pas corrompu le Super Etoile, orchestre exemplaire fondé en 1981 par Youssou, qui sortait des Etoiles de Dakar. Guitare électrique, basse, balafon, percussions foisonnantes, tama (le tambour à aisselles) ou djembé : rien n’est mis en péril. Le Super Etoile, avec ses variables humaines, est d’une exemplaire solidité – des débuts parisiens en 1984 pour Africa Fête, festival culturel africain monté par un travailleur Malien, Mamadou Konté, aux grands bals panafricains et annuels organisés au Palais omnisports de Bercy par le patron lui-même.
Après sa rencontre avec Peter Gabriel en 1984, Youssou Ndour est dans le Band Aid pour l'Ethiopie ; en 1988, il chante à Wembley pour la libération de Nelson Mandela ; puis aux côtés de Sting, Tracy Chapman, Bruce Springsteen, pour Amnesty International. Fidèle, Youssou Ndour provoque la fidélité. Ainsi Sting, revenu sur Joko pour un titre, Don’t Walk Away, un thème pop nonchalant. La star de Dakar a choisi d’en déployer la rythmique et de travailler la pâte one drop pour l’album présent, en compagnie de Morgan Heritage.
Car s’il y a des nouveautés, des compositions de circonstances (magnifique Black Woman, de Tyrone Downie, à la démarche syncopée), il y des relectures de succès passés, dont le plus ancien est Pitche Me, tiré d’Immigrés (1986), réalisées avec la complicité de Tyrone Downie. Ce large type a commencé la musique à treize ans, en 1969, avec Bob Marley, et joua avec les Wailers au temps du maître, avec Peter Tosh ou Sly & Robbie, avant de s’installer en France et de veiller aux sonorités de Tonton David ou de Tiken Jah Fakoly.
Youssou Ndour aurait pu tomber dans l’hommage plat au héros fédérateur Bob Marley. Mais il a choisi de se regarder dans le miroir du reggae. Parce que quand il fonde son club, il l’appelle le Thiossane, un mot qui signifie « notre histoire, la réalité, celle des lignées que le griot savait et racontait. Ma grand-mère et ma mère étaient griottes, toucouleurs. Les griots sont là pour les circoncisions, les baptêmes, les nuits de noces, ils ordonnent le cours des fêtes. Mais au quotidien, ils s'invitent chez les uns et les autres, passent leur journée à raconter des histoires, à fredonner des récits du pays, des ancêtres, avec le xalam, une guitare à quatre cordes. On reconnaît les griots à ce qu'ils ont toutes les parties du corps qui parlent : les yeux, les mains, les fesses... ».
En 1996, il a déjà rencontré une gloire planétaire, notamment grâce à 7 Seconds, son duo avec Neneh Cherry, sorti en 1994 sur l’album The Guide (Wommat), côtoyant Chimes of Freedom de Bob Dylan, et Bamba, hommage au guide mouride). Loin de s’en contenter, il enregistre Voices of the Heart of Africa avec la grande Yandé Codou Sène, dans la plus pure tradition des griots sénégalais. Fidèle toujours, en 2007, il publie Rokku Mi Rokka (le titre est en pulaar, la langue des Toucouleurs) avec des musiciens venus du nord du pays, aux frontières de la Mauritanie et du Mali sahélien. De cet album revenant à la tradition, le nouveau converti aux rythmiques de Kingston reprend Bololene.
Appel à l’unité toujours, ce Nothing’s In Vain, enregistré en 2002, où figurent Joker, ici repris avec le chanteur Patrice, et Africa Dream Again, avec la Nigérianne Ayo. Cuivres, percussion, lignes de basse, guitare : les ajouts jamaïcains (l’album a été enregistré au printemps 2009 aux studios Tuff Gong de Kingston, avec Dean Fraser au saxophone, Michael Fletcher à la basse, tendance dancehall, Earl “Chinna” Smith à la guitare, Mutabaruka au chant et à la poésie…), se marient à la mémoire et à la modernité africaines. Le fil rouge a pour nom Youssou Ndour, de Bombay à Rio, de Dakar à Melbourne, de New-York à Bamako.








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